Siempang avril 2022
Chers amis, juste avant mon retour, prévu mi-juin je voudrais partager l’évènement un peu particulier vécu le mois passé. Heureusement tous les jours ne se ressemblent pas !
Paternité, une histoire kavet
Comme d’habitude les filles dorment à l’étage, sur notre terrasse et les garçons suspendent leur hamac tout autour de la maison et chez le voisin. C’est la fin mars et les 37 enseignants (parmi lesquels 7 filles) en alphabétisation kavet se sont réunis pour leur traditionnelle rencontre trimestrielle.
Ce mardi, 29 mars, il y eut un terrible orage dans l’après-midi avec une coupure d’électricité qui a duré des heures… Cela n’empêcha pas la musique de mariage du voisin de jouer tout l’après-midi avec un entrain sans faille (merci au générateur !). Contrairement à la tradition et fort heureusement pour nous, la fête ne dura pas toute la nuit et les nettoyages furent accomplis avec des décibels relativement supportables.
Cette même nuit, entrecoupés de sanglots, vers 2h du matin, des cris déchirants se sont fait entendre sur notre balcon. A demi-réveillée je me disais que quelqu’un devait faire un mauvais cauchemar ! Comme les cris montaient en intensité j’ai pensé qu’un démon était en cause. Le temps de me lever et je me suis retrouvé devant la maison, au clair de lune avec un groupe de personnes, qui tous se demandaient ce qui se passait. Une jeune fille (environ 17 ans), pleurait, grognait, courait ici et là, s’accroupissait, impossible même de la retenir pour prier. Nerveusement chaque participant se demandait comment aider cette jeune fille.
Bunthann, notre responsable de programme qui normalement prend les décisions nécessaires pour résoudre ce genre de problème, avait été renvoyé à la maison quelques heures plus tôt, étant Covid positif. C’est donc son jeune assistant, récemment entré en fonction qui a pris les choses en main. Il fallait emmener cette jeune fille à l’hôpital ! Impossible de l’asseoir sur une moto, c’est donc soutenu par deux collègues que la jeune fille entreprit son périple pour atteindre l’hôpital, éloigné d’environ 1 km.
Difficile de retrouver le sommeil après tant d’émotions… Une demi-heure plus tard, les premières nouvelles nous parvenaient. La jeune fille avait accouché le long de la route d’une petite fille, aidée par ses deux collègues masculins, un n’est pas encore marié, l’autre est un grand-père. Personne n’avait remarqué que la jeune fille en question était enceinte et les rumeurs concernant la durée de la grossesse variaient mais il semblait que cette petite fille avait atteint l’âge de 7 mois. Les parents de la jeune maman qui habitent un village de l’autre côté du fleuve ont été contactés et miraculeusement ont trouvé un bateau pour faire la traversée, c’est donc vers 3h du matin au centre de santé avec grande surprise (eux non plus ne savaient rien de la grossesse) qu’ils ont pu faire connaissance de leur petite fille.
Dans la matinée qui suivait, Alli et moi-même avons rendu visite à cette nouvelle maman et avons constaté que la petite était enroulé simplement dans une jaquette, pas encore eu le temps d’acheter quelques vêtements. Nous réalisons surtout, que cette petite n’a pas assez chaud et qu’elle n’a pas la force de téter. La balance annonce un poids de 1,6 kg.
Cette petite est vulnérable, a besoin d’un incubateur et de soins spécifiques aux prématurés. Le centre le plus proche que l’on puisse trouver est à Kratie, environ 6 heures de route. Il faudra utiliser notre voiture et qu’une de nous prenne le volant. Malgré les difficultés les grands-parents sont d’accord de faire le voyage et un message est envoyé au papa, perdu quelque part en forêt.

Premier vêtement à l’âge de 11 heures !
A mi-chemin, les premières gouttes de lait maternel apparaissent mais le bébé est trop faible pour les avaler. L’espoir remonte d’un cran. A Stung Treng on change de voiture, Sokun, notre employé, prend le volant, la sage-femme anglaise Joy se joint au groupe et passe les dernières heures de la journée, encore assombries par la pluie, à aider la jeune maman à allaiter son bébé.

Hospitalisée et perfusée à l’âge de 18 heures
Nous sommes reçus rapidement dans l’unité des prématurés de Kratie et avec efficacité, le bébé est pesé, perfusé, et enregistré sous le prénom de Ratana, faute de mieux (il n’y a pas eu beaucoup de temps pour chercher un prénom). Elle restera dans ce centre jusqu’à ce qu’elle ait atteint le poids de 2 kg. Après des aurevoir émus, l’équipe de JEM reprend la route sous une pluie diluvienne. Cette journée-là s’est terminée à minuit.
L’histoire se poursuit par téléphone, le supposé père, également un enseignant en alphabétisation, refuse la paternité ! Selon la tradition kavet il ne peut y avoir conception avant d’avoir eu 200 accouplements (250 à l’est de la forêt) et le fiancé insiste, il n’a pas atteint ce compte, donc le bébé doit appartenir à quelqu’un d’autre. En fait, on découvre que notre jeune maman a vécu pendant 4 mois avec un autre monsieur l’année passée. Hmmm assez de temps pour concevoir ! Pas vraiment un bon départ dans la vie. Dans la culture kavet les parents veulent que les jeunes filles se marient très jeunes (14-15 ans) précisément pour éviter ce genre de problème. Pendant ce temps, la grand-maman dit qu’elle veut que la jeune mère, le fiancé et le bébé vivent avec elle afin qu’ils puissent prendre soin d’elle lorsqu’elle sera vieille, mais le fiancé veut que la jeune fille vive avec lui sans le bébé. La jeune maman ne veut pas laisser le bébé avec la grand-maman ! La question se résoudra probablement avec l’aide des anciens du village.
Aider de la bonne manière, n’est jamais simple, mais au travers d’une culture différente, c’est encore plus difficile !
Bien amicalement
Michèle
